L’art de la Vulgarisation ou pourquoi vulgariser est bien plus qu’un exercice de simplification

À tous ceux et celles qui vulgarisent et dont les mots leur manquent pour expliquer le travail qu’ils font.

Qu’est-ce que vulgariser? Il n’y a pas si longtemps, j’entendais quelqu’un me dire que vulgariser consistait à simplifier un sujet donné. J’ai eu peur. Je me suis alors dit : pourquoi ne pas tenter de définir la chose? Vulgariser. Le terme provient du latin vulgaris, qui, dans sa définition la plus répandue, correspond à l’action de partager des connaissances en les rendant accessibles à une majorité. S’il fallait s’en tenir à cet énoncé, bien des personnes pourraient prétendre réellement vulgariser ou à tout le moins, s’en rapprocher. Cet article constitue un essai sur les neuf principes fondamentaux de la vulgarisation. Ils sont tirés de mon expérience professionnelle et les lecteurs appréciant la rigueur remarqueront certains emprunts inévitables à la méthode scientifique ainsi qu’à l’exercice de la pensée critique. Mon intention : décrire la complexité et l’étendue des moyens que nécessite un exercice de vulgarisation et, ce faisant, démontrer qu’elle mérite ses lettres de noblesse ainsi qu’un V majuscule, et pourquoi pas orné, mais pas trop, juste ce qu’il faut.

Lettrine V de vulgarisation

Préambule

Il faut tout d’abord savoir qu’un exercice de vulgarisation met en scène sept acteurs :
• L’expert détenteur des connaissances à vulgariser
• Le vulgarisateur – celui qui prête sa plume
• Le public auquel sont destinées les fameuses connaissances à vulgariser
• La communauté d’experts
• Le client
• Le commanditaire, soit celui qui finance le projet
• Sans oublier l’ouvrage de vulgarisation en devenir
L’expert et le vulgarisateur correspondent parfois à la même personne, de même que l’expert et le commanditaire ainsi que le commanditaire et le client.

Les neuf principes… nous y voilà!

Je divise les principes fondamentaux de la vulgarisation en trois catégories.

/ Les principes de Crédibilité

L’application de ces principes permet au public visé de s’appuyer, sans doute raisonnable, sur l’exercice de vulgarisation. Ces principes appartiennent à la fois à l’expert et au vulgarisateur, en gardant toutefois à l’esprit que l’expert demeure le gardien du contenu et que ce faisant, le vulgarisateur doit s’en assurer auprès de lui ou effectuer quelques recherches afin de l’attester. Dans l’exercice de la vulgarisation, ces principes peuvent entraîner facilement les coauteurs dans un tourbillon de détails. Ils interrogent ainsi constamment les principes de Compréhensibilité, séduits de temps à autre par l’idée de couper les coins ronds sous prétexte de s’adresser à une majorité.

COMPLÉTUDE

Le principe de Complétude consiste à s’assurer que l’exercice couvre l’ensemble des éléments nécessaires à l’atteinte des objectifs et n’esquive aucun aspect important qui pourrait nuire à la compréhension. Son application repose sur une connaissance approfondie de la matière à vulgariser… ainsi que sur une analyse technique consistant à s’assurer qu’à chaque niveau de lecture, l’ensemble des éléments qui sont présentés forme un tout. Le principe de Complétude nécessite donc une bonne dose de jugement ainsi que du raisonnement logique.

CONSISTANCE

Le principe de Consistance vise à expliquer les logiques sous-jacentes d’un sujet donné, en abordant, à titre d’exemple, les causes profondes du problème ou en approfondissant les éléments significatifs d’une situation. On pourrait croire qu’en vulgarisation, on ne navigue qu’à la surface des eaux, alors qu’un des grands défis réside justement là : rendre compte de la complexité, sans complexifier l’ensemble. Le principe de Consistance permet de déterminer les niveaux de profondeur de l’ouvrage à l’instar du principe de Complétude qui s’assurera que chacun d’eux soit complet. Le principe de Consistance nécessite, selon la forme que prend l’exercice (à titre d’exemple, un dépliant, un article, une affiche, un guide ou un documentaire éducatif et pourquoi pas une bande dessinée) un esprit de synthèse ainsi qu’un sens redoutable de l’organisation des idées.

JUSTESSE

Le principe de Justesse consiste d’une part à valider l’exactitude du contenu et, d’autre part, à s’assurer que les mots choisis pour en parler correspondent précisément à ce dont il est question. Une application pratique du principe de Justesse s’observe, à titre d’exemple, dans le choix des références ainsi que du ou des experts avec lesquels travailler. On s’en doute bien, le principe de Justesse impose humilité, honnêteté et indépendance. Il commande ainsi également au commanditaire ainsi qu’au client de mettre de côté leurs intérêts personnels.

 / Les principes de Compréhensibilité

L’application des principes de Compréhensibilité facilite l’appropriation d’un contenu en permettant au public visé de se créer une représentation mentale de la matière, mais aussi de ressentir, au-delà des mots, des sons et des images, l’esprit de l’ouvrage. Ces principes appartiennent tant à l’expert qu’au vulgarisateur, car ils nécessitent de plonger dans l’intimité du sujet et de prendre le recul nécessaire pour valider justement si la proposition est adaptée, claire et cohérente. Pour l’expert, l’application des principes de Compréhensibilité peut représenter un défi parce qu’il doit se réapproprier son expertise à travers un angle inédit et dans de nouveaux mots, souvent plus simples et plus imagés. Les principes de Compréhensibilité peuvent entraîner les coauteurs dans des boucles infinies de finition.

ADAPTABILITÉ

Le principe d’Adaptabilité consiste à faire en sorte que la forme autant que le fond soient conçus en fonction du public visé, en répondant à titre d’exemple à des questions qu’il pourrait se poser sur la matière, en faisant référence à des éléments qu’il connaît déjà, en utilisant un vocabulaire qui lui est familier, etc. Le principe d’Adaptabilité pose le défi de préserver la richesse du contenu et ce, même si l’ouvrage s’adresse à une majorité. Il impose ainsi de s’adresser à l’intelligence des gens et d’éviter de basculer dans l’infantilisation. Le principe d’Adaptabilité nécessite de porter la voix du public cible tout au long du projet de vulgarisation et, s’il y a lieu, de le consulter et de valider sa compréhension au moment opportun.

CLARTÉ

Le principe de Clarté consiste à permettre au public visé de saisir l’idée maîtresse véhiculée et de pouvoir parcourir l’ouvrage par niveaux de lecture sans encombrer sa pensée d’éléments qui pourraient nuire à sa compréhension et sans diluer le sens. Des choix sont ainsi réalisés au cours de l’exercice; à titre d’exemple, déterminer l’information à positionner à chacun des plans, à travers quel angle et de quelle manière pour atteindre les objectifs visés par l’ouvrage. Le principe de Clarté déboulonne au moins deux mythes très répandus : le premier selon lequel la compréhension de l’ensemble se doit toujours d’être immédiate, et le second selon lequel tous les détails sont superflus à la compréhension. Le principe de Clarté implique de la stratégie et une maîtrise des différentes techniques d’organisation et de représentation des idées.

COHÉRENCE

Le principe de Cohérence consiste à faire en sorte que toutes les composantes d’un ouvrage de vulgarisation (écrite, visuelle, sonore, etc.), donc à la forme et au fond, s’imbriquent parfaitement pour créer un tout logique. Il existe plusieurs niveaux de cohérence. Le premier est la cohérence interne de l’ouvrage vulgarisé à tous les niveaux de lecture : du général au plus menu détail, laquelle se vérifie aisément par la composition symétrique de l’ouvrage. Il y a aussi la cohérence entre les prémisses sur lesquelles repose l’ouvrage et l’ouvrage en tant que tel, ainsi que la cohérence des prémisses entre elles. Le principe de Cohérence contribue à la Clarté, à la Complétude et à la Consistance d’un ouvrage et requiert, sans surprise, de la minutie ainsi que du raisonnement logique.

/ Les principes d’Intemporalité

L’application des principes d’Intemporalité permet à un ouvrage de vulgarisation d’entrer dans l’histoire de tout un chacun, l’histoire de l’évolution des connaissances et l’histoire de l’humanité. Ces principes appartiennent tant à l’expert qu’au vulgarisateur et nécessitent un engagement envers l’ouvrage, soit celui de le coécrire jusqu’au bout. Les principes d’Intemporalité peuvent toutefois amener les coauteurs à collaborer pour enrichir leur portfolio personnel. C’est le risque qui guette toute personne consciente de créer quelque chose de plus grand qu’elle.

ESTHÉTISME FONCTIONNEL

Le principe d’Esthétisme fonctionnel consiste à créer un ouvrage destiné à être utilisé et réutilisé en offrant chaque fois une expérience harmonieuse. C’est ainsi que les ouvrages de vulgarisation esthétiquement fonctionnels satisfont les yeux du seul fait de les feuilleter ou de les regarder et même plus, engendrent dès leur première utilisation le désir de les réutiliser. Ce principe élève la Clarté au rang d’Esthétisme et l’Adaptabilité à un niveau fonctionnel inégalé en conférant à l’ouvrage une durée de vie utile qui va bien au-delà de la consommation instantanée de l’information ou de la promotion. Ce principe impose que chaque composante de l’ouvrage ait une utilité. Son application nécessite ainsi de l’ingéniosité et une connaissance approfondie des besoins du public visé.

VASTITUDE

Le principe de Vastitude consiste à permettre au public visé d’entrer dans l’univers du sujet et d’en apprécier l’étendue… un peu comme l’explorateur qui vient de se poser sur un continent inconnu et dont le regard est ébloui par l’immensité et la richesse de ce qu’il voit. La vulgarisation s’appliquant à décrire avec justesse et clarté le connu et/ou le réel, souvent à travers un angle inédit, enrichit le corpus et permet au public visé ainsi qu’aux coauteurs d’observer et/ou de redécouvrir un pan des connaissances ou de la réalité jusque-là non connu, peu connu ou mal connu. Le principe de Vastitude contribue aux principes de Complétude, de Consistance et de Cohérence. Son application impose aux coauteurs de l’humilité et de l’étonnement.

MÉMOIRE

Le principe de Mémoire consiste à écrire l’ouvrage de vulgarisation pour l’humanité(1). L’ouvrage de vulgarisation devient ainsi un artefact qui, en plus de partager son contenu, témoigne d’un vécu engendré par l’exercice lui-même. Évidemment, il y aura toujours un écart entre ce que retiendra l’histoire et ce qui s’est passé, et en cela, les acteurs de la vulgarisation ont une responsabilité, soit celle de ne pas scénariser, en tout ou en partie, le vécu pour répondre à leurs propres besoins. L’application du principe de Mémoire nécessite ainsi de la générosité et de l’honnêteté.

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Note sur l’article
Cet article a été écrit sur les mélodies de Ludovico Einaudi, plus spécifiquement l’album Les essentiels, à Saint-Mathias-sur-Richelieu, Québec, Canada, entre le 10 janvier 2015 et le 17 février 2015.

Remerciements
1 Je remercie Michaël Karras d’avoir partagé avec moi, au cours d’échanges, cette idée lumineuse selon laquelle nous devrions toujours écrire pour l’humanité.
Merci également à mes complices de lecture qui ont accepté de partager avec moi leurs commentaires. À défaut de les nommer tous, au risque d’en oublier, je préparerai un article abordant l’importance de bien s’entourer dans lequel je vous les dévoilerai…