La bouteille ensorcelée

Pour débuter l’année 2015, voici un conte qui illustre l’importance de nommer c’est-à-dire de choisir et d’attribuer un nom. Nommer est un acte qui se situe au cœur du processus d’écriture. Même imparfaits ou approximatifs, les mots que nous choisissons pour désigner les choses qui nous entourent permettent de les faire basculer dans la réalité.

La bouteille ensorcelée

Vivait une fois, dans une légende, un roi avide de culture. La ville forteresse qu’il avait fait construire était magnifique et longeait une partie du grand fleuve Bleu. La ville était particulièrement connue pour son immense bibliothèque où chaque livre était rangé dans un tiroir verrouillé avec une clef unique. Des tables et des fauteuils luxueux aménageaient cette bibliothèque lumineuse dont les filets de lumière étaient découpés par de gigantesques lanterneaux en verre d’étoile, un verre d’une transparence telle que les arbres et le ciel semblaient eux aussi habiter cet extraordinaire espace.

Le roi de cette légende aimait par-dessus tout les livres et tous savaient que pour son anniversaire, rien ne lui ferait plus plaisir que d’enrichir sa collection. Or, le jour de ses cent ans, le roi demanda un livre inhabituel : le grimoire Blanc de la sorcière Grise. Grise vivait de l’autre côté du fleuve, dans une grotte, plus précisément à une distance de quarante-sept chênes anciens, ce qui représentait environ quatre jours de chevauchée. Les chevaliers du roi organisèrent l’expédition… non sans quelques craintes, mais réussirent tout de même l’exploit de dérober le précieux compagnon de papier de la sorcière. Furieuse et maligne, cette dernière s’en alla voir le roi pour lui offrir, elle aussi, un présent hors du commun. Elle lui dit : « Mon roi, voici une bouteille en verre d’étoile qui contient toutes les histoires des royaumes environnants. Je te l’offre en échange de mon grimoire. » Le roi, ravi de mettre la main sur un tel trésor, accepta le marché. La sorcière s’en retourna satisfaite. Ce soir-là, avant de se coucher, le roi congédia son liseur habituel et préféra plutôt ouvrir la bouteille de verre afin de s’enivrer de quelques contes et légendes. Il s’endormit et… la laissa ouverte.

Le lendemain matin, un carillon nerveux et irritant réveilla toute la ville. Tous les livres de la bibliothèque, sans exception, avaient perdu ce qu’ils possédaient de plus précieux : leurs mots… emprisonnés à tout jamais dans la bouteille de verre. Les scribes relatèrent la tragédie dans les parchemins officiels du royaume, qui aussitôt estampillés s’évaporaient et prenaient, comme tout le reste, le chemin de la bouteille de verre. Lorsque le sortilège fut découvert, très vite, on s’empressa de sceller la bouteille. Le roi était à la fois très en colère et désemparé. Il trouva refuge dans la bibliothèque où l’attendait, contre toute attente, la sorcière Grise, qui déposa sur une table la fameuse bouteille ensorcelée. « Vous voyez cette bouteille, cher Roi. Trouvez le moyen de libérer les connaissances qui s’y trouvent sans l’ouvrir ni la casser et vos livres ne seront plus jamais sans histoire. » Le roi convoqua ses meilleurs ingénieurs qui étudièrent pendant des mois la forme oblongue, sans résultat.

Puis, un soir que le vieux roi n’arrivait pas à dormir, il saisit la bouteille (qu’il gardait toujours très proche de lui) et l’observa… comme un amoureux. Bien qu’elle soit remplie d’histoires, elle lui sembla vide. Il se dit que ces dernières, qui s’étaient maintenant trouvées un nouveau toit de verre, souffraient de tout ce qu’aurait pu leur apporter un livre, entre autres choses une couverture respectable, des couleurs et des pages pour qu’on puisse les lire. Et c’est là que lui vint l’idée de peindre la bouteille et de lui donner simplement le titre : La bouteille ensorcelée. Devinez ce qui se passa ensuite… Tous les livres de la bibliothèque retrouvèrent chacun une voix, leur voix,  au chapitre de… La bouteille ensorcelée.

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